Chronique d'une défaite annoncée

Écrit par Luccio le .

Vendredi 11 mars 2011, 21H00, dernière tâche ménagère effectuée, reste plus qu'à honorer un rendez-vous incontournable eu égard à certains propos acides échangés avec le Lionel cette semaine.
Pour le trajet, j'hésite entre deux bolides. Je délaisse exceptionnellement ma 21, modèle d'exception que je ne souhaite pas laisser seule dans cette banlieue zonarde qu'est Pernay. Trop d'envieux, la réussite professionnelle concrétisée par un tel véhicule est mal perçue dans ces campagnes sous-développées et impossible de jouer l'esprit tranquille.
 
Aussi, j'opte pour le véhicule de ma moitié, tout aussi provoquant certes mais au moins ce n'est pas le mien et toute éventuelle dégradation moins gênante. Le moteur se lance et de suite les 90 chevaux ne demandent qu'à s'emballer, véritable monstre ce Berlingo HDI aux superbes jantes alu. J'espère néanmoins ne pas croiser mon futur adversaire car sans ma 21 je risque d'être mis minable par son mustang, une superbe Deux Chevaux que les forces de l'ordre croisent parfois sans jamais avoir réussi quant à présent à l'intercepter. Une odeur, est perceptible dans l'habitacle de cette sucrerie roulante, désagréable et bien connue de mon odorat, à savoir une odeur de tabac froid.… Ma femme se serait remise à fumer, surprenant !
Ah oui, il y a encore un mégot de cigare qui traîne dans le cendrier. Un vrai barreau de chaise, pas très glamour pour une nana de se mettre un tel volume en bouche. Et quel bordel, des papiers qui traînent à même le sol, des tickets d'horodateurs, des prospectus et même une note d'hôtel. Sûrement une réunion Tupperware pendant que les enfants étaient à l'école et moi en déplacement. Des déchets traînent au sol, une canette de bière, un restant de sandwich et même l'emballage d'un chewing-gum. Amusant comme parfum « Condom », je ne connais pas mais elle a l'air d'aimer car en fait il y en a d'autres. Faudra avoir une franche discussion avec elle…, elle doit nettoyer plus souvent sa voiture! Les kilomètres défilent, les grandes villes se succèdent avec leurs banlieues sordides…, Saint-Antoine-du-Rocher, Semblançay….
 
Dès la sortie de Semblançay, j'appuie un peu, le compte-tours s'affole et le compteur affiche quelques chiffres inavouables. Soudain je distingue quelques points lumineux sur la route… Le reflet de mes phares dans les yeux de quelques lapins ou autres gibiers ? Un petit strike en vue voire un spare si je suis obligé de faire demi-tour pour fignoler le carnage. Plus je me rapproche plus je me rends compte qu'il ne s'agit pas de lapins mais d'un plus gros gibier, genre chevreuil… Va falloir gérer l'impact et faire de la place dans le coffre. Je décide de tout miser sur celui de droite, celui qui me paraît le plus frêle, facilement repérable à sa casquette… Une casquette ! Saperlipopette (terme équivalent à celui réellement utilisé mais préférable en cas d'éventuelle diffusion sur le Net) ! Je plante les freins, l'A.B.S. fonctionne à merveille et mon bolide s'immobilise à quelques mètres d'un représentant de la Maréchaussée. Va falloir la jouer cool me dis-je, conscient que le strike programmé avait, nul doute, été pressenti par ces nobles guerriers. Rusé, je m'adresse à eux en les interpellant par leurs grades et de suite le plus malin de la bande ressent qu'il n'a pas affaire à un quelconque citoyen. « Faut pas exagérer, on ne peut pas laisser passer une telle infraction » me dit le chef de bande. « Evidement, ma réaction serait la même si j'étais à ta place » lui dis-je, mais j'ajoute : « Que peux-tu espérer avec moi ? Je n'ai pas bu donc un simple excès de vitesse qui sera minimisé vu l'absence d'appareil de contrôle. J'ai mieux à te proposer ! Je connais une bande de délinquants qui se réunissent à Pernay, des voyous régulièrement avinés qui outragent le Code de la Route. Je peux discrètement t'annoncer leur sortie après leur séance d'alcoolémie et là, jackpot ! ». Réaction rapide du chef qui comprend de suite où se trouve son intérêt. Solide poignée de mains et je repars avec à l'esprit l'assurance qu'un seul vainqueur sortira de la joute de ce soir et que ça ne se jouera pas que sur l'échiquier ah ah ah !

J'arrive à Pernay quelques minutes après et gare mon bolide juste devant la salle. Précaution oblige, je le stationne en marche arrière, prêt à repartir précipitamment, on n'est jamais assez prudent. Je sors et par réflexe vérifie si tout est OK. Pas de délinquants à proximité hormis ceux de la salle, poing américain dans la poche arrière de mon jean's, matraque télescopique dans la poche intérieure de mon blouson et l'inséparable container lacrymogène grand volume dans mon petit sac à dos. Vicieux, j'ai même apporté une bouteille de vin, un Saint-Nicolas périmé, pour justifier de la nécessité d'avoir un sac. Tous ces naïfs n'y verront que du feu.

A peine la porte d'entrée du bâtiment poussée je ressens une présence sur ma droite dans le local cuisine. Je reconnais de suite Philou, en train de vomir dans l'évier. Il lève la tête, visiblement gêné. Je fais mine de ne pas l'avoir vu dans cette navrante situation. Il s'adresse à moi avec quelques mots incompréhensibles. Je réponds par un hochement approbateur de la tête. Il sourit, se retourne et vomit à nouveau. Je monte rapidement les quelques marches qui mènent à la salle. Je constate de suite un fort tapage et une forte odeur de nourriture, ce mélange de saveurs qu'on rencontre aux halles et qui amène rapidement à la nausée. Je me dis que Pernay doit avoir désormais un club de gastronomie locale et que c'est leur assemblée annuelle. Mais, arrivé sur le palier, force est de constater qu'une seule salle est occupée, celle dédiée à l'Echiquier Pernaysien.… L'horreur n'a donc pas de limite. Je caresse ma matraque télescopique et baise mon poing américain.
Ainsi rassuré j'ouvre brusquement la porte et instinctivement mon regard toise le gars Fandeur. Moults personnages dans la pièce mais cet individu est facilement repérable, non pas à cause du duvet qui lui orne le visage car il y a d'autres islamistes, mais à cause d'une odeur de transpiration, une haleine fétide et un regard sournois. Machinalement je lui lance une brève menace verbale et il se terre sous une des tables. « Sois un homme et assume » lui dis-je.
Aidé d'amis, ou plus exactement d'adhérents, il se relève et me salue par un « bonjour monsieur, je m'excuse ». Je ne renchéris pas de peur qu'il se décompose davantage. Je serre quelques mains, toutes moites. Un inconnu s'adresse à moi, le genre de gars qu'on peut croiser mille fois mais qu'on oublie toujours : « vous devez être Luccio, ravi de vous rencontrer ». Je le toise du regard et lui réponds : « non, je suis Monsieur Luccio et je comprends votre joie ». Le Président se dirige vers moi, un grand dégingandé qui traverse la salle à grandes enjambées. Je lui tends la main, machinalement il se baisse et me la baise. « Pas de ça entre nous » lui dis-je, « je ne suis plus ton maître ». Je remarque un enfant dans la salle, il ne dit pas un mot. Je sens en lui une grande puissance et sais de suite qu'il est l'adversaire le plus redoutable, l'avenir confirmera mes dires. Nombreux sont ceux qui me tendent un verre et quelques victuailles dans le but évident de me perturber. Je leur clame : « un esprit saint dans un corps saint, je ne finirai pas comme Jibé ». Je me précipite vers la porte, juste à temps pour intercepter Lionel qui voulait s'éclipser et, par une clef de bras, l'invite à s'asseoir à une des tables. Je tente de le rassurer, il me fait vraiment trop pitié : « cool mec, ça va aller vite, ça ne fera pas trop mal… ».

La partie débute, les curieux s'agglutinent autour de l'échiquier. Pas le moindre journaliste, on m'a donc menti pour me faire venir. J'ai les blancs, j'ouvre en « e4 » puis une série de coups qui m'amènent au sacrifice de mon fou sur le pion faible noir. Sortie de la reine blanche, échec au roi noir, succession de coups judicieux, débâcle noire.… Les curieux regagnent les autres tables et j'entends quelques murmures : « Fait moins le malin le Lionel… T'as vu comment il transpire…. Que de la gueule, va pas la ramener après… ». Je laisse tomber par mégarde un mouchoir au sol et, en le ramassant, stupéfaction : une flaque sous la chaise de Lionel ! Je regarde la table, pas un verre, pas une bouteille, donc…... Et là, je reconnais, faiblesse de Luccio. Je regarde les autres aux sourires moqueurs, je regarde Lionel aux yeux rouges brillants, se retenant pour ne pas éclater en sanglots. Je me remémore l'époque, certes révolue, où il pouvait se targuer d'une certaine reconnaissance. Je ne sais pas pourquoi mais à cet instant je vois en lui la bête qui sait que sa fin est proche et qui attend la lame du chasseur. Sans plus réfléchir, je prends alors mon cavalier et amorce une vague menace sur sa reine. Ce noble destrier n'est pas protégé et vulnérable sur sa case. Lionel réfléchit longuement, le temps passe, je me dis que ce couillon est capable de ne rien voir et de perdre au temps. Je respire un grand coup et bien fort je crie « zut ! ». Lionel comprend alors qu'il se passe quelque chose et enfin remarque la faiblesse du destrier. Il se jette dessus, ramène la pièce de son côté puis me toise du regard…. Décidément sa médiocrité n'a pas de limite. Je lui laisse ainsi encore quelques pièces, de peur qu'une ne lui suffise pas pour triompher. Enfin, la pendule annonce la fin de mon calvaire, de cette sensation de volontaire mutilation.

De suite, tel un vautour, l'inconnu précédemment cité me provoque en duel. J'accepte et au bout de quelques coups je suis convaincu qu'il est aussi doué pour les échecs que moi pour la liturgie. Mais, mon côté cartésien l'emporte. Cet adversaire malgré son faible niveau reste néanmoins indubitablement supérieur à Lionel, je ne peux donc pas le battre si je veux que mon précédent scénario  tienne. Je décide de jouer en aveugle avec une petite variante, je ne connais pas les coups joués par mon adversaire, je les imagine. Quand j'ouvre enfin les yeux, je constate que je suis à un coup d'être mat. Je sais qu'il a triché et a bougé des pièces mais qu'importe, il faut qu'il gagne. Je fais donc semblant de ne pas voir le piège et joue un coup inutile. Le rapace jette alors sa reine sur la case fatidique… 0-2, putain de soirée !

Dans un coin de la pièce est toujours présent le futur Chessmaster. Je vais le saluer et… 0-3, au moins lui il a mérité sa victoire. Je décide de quitter les lieux, je salue l'assemblée, la remercie pour son accueil avec quelques mots appropriés à défaut d'être sincères. Je me retrouve alors dans la rue près de mon bolide. Il fait très doux pour la saison et malgré l'heure tardive. Je me sens bien. Pour la première fois de ma vie je ressens quelque chose d'étrange, quelque chose comme ce qu'un scout doit ressentir quand il aide une vieille dame à traverser la rue. Agréable cette sensation…, attention à la dépendance Luccio, tu as une image à préserver….

- « Salut chef… ! T'es prêt à noter ? Je te donne les immatriculations… .Surtout loupe pas la Deux Chevaux et le vélomoteur nucléaire !… ».

 

Commentaires   

0 #2 Cardoun 22-11-2015 23:05
Je trouve cette photo moins funky que la mienne !... :-*
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0 #1 Moi 22-11-2015 23:04
...j'attends des critères objectifs et un jury pour départager nos deux poètes...les autres se contentant d'être le jouet de leurs narrations délirantes...
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